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Denise Esnault
par Iléana Cornéa
| Denise
Esnault développe dans son travail une poétique de la ville. Non pas
comme De Chirico qui par des éléments architecturaux en tire une métaphysique
de l’absence. Au bénéfice de la mémoire, il suggère d’une façon
fantasmagorique le monde antique, modèle à jamais disparu, de notre
culture occidentale.
Denise Esnault, au contraire. Si elle
laisse la mémoire lui dicter ses espaces urbains, c’est pour faire
revivre des lieux d’une humanité indulgente qu’elle a fréquenté. Chez De Chirico il n’y a rien qui nous pousserait à vouloir toucher ses ombres portés ou les murs de ses bâtisses antiques. Alors que dans certaines toiles de Denise Esnault on a envie de graffiter en cachette quelques coins de ses pans de murs. L’atmosphère y est vivante et populaire. Éprouver une ville, c’est éprouver la sensation de ses rues, mais aussi et c’est très curieux, la maçonnerie de ses façades. Denise Esnault semble y être sensible. Quand elle peint, c’est un peu pareil : " parfois je gratte pour voir ce qui se passe derrière . " La poésie des murs décrépis d’une ville du tiers-monde ou celle de nos banlieues entretient chez les habitants une mélancolie quotidienne. Dans leurs vies, ils finissent par l’oublier, la transfigurer. Les artistes aussi, mais ils s’y accommodent autrement. Denise Esnault a une façon toute personnelle d’arranger ses idées sur la surface de la toile. Elle groupe ce qu’elle a envie de dire
par des bandes verticales ou bien horizontales comme sur des pellicules déployées.
Le reste de la toile reste vide. C’est- à dire enduite de peinture
comme dans " Chaise de jardin ". Cela donne un résultat
visuel heureux, parce que mystérieux. Il faut s’en rapprocher. Ce
qu’elle nous dit est intime. C’est un secret voué à une interprétation
sibylline des signes. Est-ce sa longue expérience de photographe qui a formé son regard de cette façon-là ? Curieusement dans " squat " elle pose une bande noire au milieu de la toile comme celle qui apparaît d’emblée sur un cliché qui a subi une superposition d’images. Un tel résultat pour une photographie ferait d’elle une image ratée. En peinture, la bande noire apporte une composition inattendue, elle donne à l’image peinte l’effet d’une séquence. Dans "Casablanca", le jeu des bandes se complique. Elles deviennent des géométries. Les couleurs, des signaux et de directions. La toile prend une dimension plus abstraite. Elle s’adresse à nous non plus par des messages ou par des séquences mais de toute sa surface. Comme dans les " sucs " de l’Afrique du Nord où les couleurs vives des étoffes et des tapis exposés cachent les architectures labyrinthiques des rues et des édifices et modifient les espaces. Chez Denise Esnault les correspondances entre le réel et l’imaginaire concrétisé sur la toile sont dans une vibration permanente. Ce qu’elle nous rappelle du monde qu’elle a vu et connu elle le dit avec beaucoup de sensibilité. Seulement ses meilleures toiles sont celles où elle en dit le moins. Celle intitulée "Dream" par exemple. À l’écart d’une ville qui disparaît à gauche, comme si elle se prolongeait en dehors de la toile, un personnage de dos, assis, semble absorbé dans une profonde contemplation. Est il devant l’océan ? Tout est sombre. Motif saturnien, condition de l’artiste ou de celui qui veut comprendre ce qui se cache 24 derrière les apparences. Est-ce un autoportrait ? Ileana Cornea |